STANDING COMMITTEE
ON FOREIGN AFFAIRS AND
INTERNATIONAL TRADE
COMITÉ PERMANENT
DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES ET
DU COMMERCE INTERNATIONAL
TÉMOIGNAGES
[Enregistrement électronique]
Le mardi 22 février 2000
• 1537
[Traduction]
Le président (M. Bill Graham (Toronto-Centre—Rosedale,
Lib.)): Chers collègues, nous allons entamer la séance, qui est un
suivi de notre étude sur la situation au Kosovo.
Cet après-midi, nous accueillons les porte-parole de trois
ONG, soit de CARE Canada, du Centre canadien d'étude et de
coopération internationale et de Médecins sans frontières. Nous
allons les entendre dans l'ordre dans lequel ils figurent à l'ordre
du jour.
Madame Gordon, je vais vous demander de prendre la parole en
premier et de bien vouloir limiter votre exposé à dix minutes
environ, de manière à ce que nous ayons le temps de poser des
questions.
Je m'excuse d'avance si nous devons interrompre nos travaux
pour aller voter, mais l'opposition s'amuse ces temps-ci à
perturber...
Mme Francine Lalonde (Mercier, BQ): Tout dépend de ce que le
gouvernement...
Le président: ...les travaux de la Chambre.
Nancy, comme je vous l'ai dit tout à l'heure, il n'y a pas
d'Australien dans votre groupe.
Mme Nancy Gordon (directrice exécutive adjointe, CARE Canada):
Nous y reviendrons plus tard.
Le président: Le comité est heureux de vous accueillir.
Mme Nancy Gordon: Je vous remercie beaucoup. Je me réjouis
aussi grandement d'être ici et de représenter CARE Canada.
Je félicite le comité d'avoir pris l'initiative d'étudier la
question du Kosovo. Comme Mme Augustine et moi-même venons tout
juste de dire, c'est une question difficile et complexe qui exige
que nous réfléchissions tous à la politique du Canada en matière de
défense et d'affaires étrangères et à ce qu'elle devrait être.
La dernière fois que nous sommes venus témoigner devant le
comité remonte à 1994, dans le cadre d'une étude de la politique
générale du Canada en matière de défense et d'affaires étrangères.
Ce que j'ai à vous dire aujourd'hui reflétera les efforts soutenus
déployés par CARE Canada, au cours des six dernières années, pour
faire face aux très difficiles décisions stratégiques qui ont dû
être prises face à des catastrophes pour l'humanité comme celles
dont nous avons été témoins en Somalie, au Rwanda, en Sierra Leone
et, bien sûr, au Kosovo.
Les événements géopolitiques et militaires entourant l'urgence
au Kosovo vous sont sans doute familiers, mais je crois qu'il
serait utile d'essayer de comprendre l'envergure du désastre qui a
frappé cette région du monde, il y a un an. La crise des réfugiés
du Kosovo est la pire catastrophe humanitaire survenue en Europe
depuis 1945.
• 1540
Je crois que vous connaissez déjà les diverses données
statistiques. Vous connaissez le genre de défi qu'il a fallu
relever—un million de personnes chassées de leurs foyers en
quelques semaines, 120 000 maisons endommagées et détruites, la
moitié presque au point de ne pas pouvoir être réparées, l'absence
de services de santé et, enfin, les 1 100 écoles endommagées, dont
10 p. 100 ont été détruites. Aux dernières nouvelles, c'est-à-dire
en décembre, seulement 250 d'entre elles environ avaient été
réparées.
De plus, il faut composer avec les menaces actuelles de
l'après-guerre. Ainsi, des mines terrestres ont été enfouies—seul
l'Angola en compte plus que le Kosovo—et un nombre inconnu de
bombes à fragmentation sont prêtes à exploser. Le réseau électrique
fonctionne à l'occasion, mais la plupart du temps, il est en panne.
Comme nous l'avons vu dans les bulletins d'actualité des derniers
jours, les Serbes et les Albanais de souche se rendent coupables
d'attaques, d'agressions, d'incendies criminels et de meurtres,
souvent pour se venger.
La communauté humanitaire a réagi et continue à réagir à cette
crise en collaboration avec la mission administrative intérimaire
des Nations Unies, dont le quartier général se trouve à Pristina,
et avec l'appui de milliers de personnes qui ont fait des dons
d'argent tout au long de la période la plus sombre de la crise du
Kosovo.
J'aimerais m'interrompre ici pour rendre officiellement
hommage aux Canadiens, à ces nombreux Canadiens qui, en leur
capacité individuelle, ont donné généreusement pour financer le
travail des organismes non gouvernementaux. De plus, nous avons eu
droit au généreux financement de l'ACDI, ce qui a permis à CARE
Canada et à d'autres ONG canadiennes de jouer un rôle important
dans l'allégement des souffrances des réfugiés chassés de leurs
maisons et d'aider à la reconstruction et à la réinstallation des
Kosovars.
Puisque l'objectif du comité est de faire la lumière sur les
événements de 1999 pour arriver à mieux comprendre leurs
répercussions sur la politique canadienne de défense, de même que
les politiques canadiennes en matière d'affaires étrangères et
d'aide internationale, je ne vous décrirai pas en détail
aujourd'hui notre travail au Kosovo. J'ai joint au mémoire que vous
avez tous en main un aperçu du programme de CARE Canada. Si vous
avez des questions à ce sujet, j'y répondrai avec plaisir.
J'aimerais plutôt me consacrer aux questions de principe au
sujet desquelles CARE est le plus en mesure de parler, soit
l'action humanitaire durant un conflit, la reconstruction et
l'édification de la paix, le rôle que jouent les organisations non
gouvernementales auprès de la population à risque durant un conflit
et les enseignements que peut nous fournir le Kosovo pour nous
aider à aborder ces questions lorsqu'elles se présenteront à
nouveau—ce dont je ne doute malheureusement pas.
Il y a un an, CARE Canada a publié, en partenariat avec
l'Université de Toronto, les résultats d'une étude
interdisciplinaire de plusieurs années sur l'action humanitaire
dans les crises politiques complexes. Le rapport, intitulé Mean
Times, s'inspirait des expériences que nous avons vécues—la famine
et la guerre en Somalie, le génocide au Rwanda et la guerre en
Sierra Leone, qui continue malencontreusement de faire rage.
Les principales conclusions de l'étude font ressortir les
dilemmes de plus en plus insolubles auxquels nous sommes tous
confrontés lorsque nous venons en aide aux victimes d'un conflit et
d'une pauvreté généralisée. La crise au Kosovo a explosé à peine
quelques semaines plus tard, et les mêmes se sont alors posés.
J'aimerais attirer l'attention du comité sur certaines des
questions les plus délicates.
J'ai ici des exemplaires de l'étude Mean Times, si elle
intéresse quelqu'un. Vous en avez probablement reçu des exemplaires
à vos bureaux il y a un an, mais au cas où vous l'auriez perdu,
j'en ai apporté d'autres.
Le président: C'est simplement qu'ils sont classés dans des
endroits inaccessibles.
Mme Nancy Gordon: Je sais. Oui. Je me suis mal exprimée. Pour
plus de facilité, nous en avons apporté des exemplaires.
Le président: Je vous en remercie beaucoup.
Mme Nancy Gordon: Une des principales conclusions de l'étude
Mean Times était que bon nombre des problèmes les plus insolubles
auxquels la communauté humanitaire se heurte dans des situations
d'urgence complexes sont attribuables à l'absence de sécurité pour
les populations victimes et ceux qui sont là pour leur venir en
aide. La crise du Kosovo en est un bon exemple, par ses aspects
tant négatifs que positifs.
• 1545
Du côté positif, pour les Kosovars qui ont fui leurs foyers et
ont réussi à se réfugier de l'autre côté de la frontière, en
Macédoine ou en Albanie par exemple, la présence en masse de
soldats de l'OTAN, d'agents de police italiens et même de certains
vérificateurs de l'OSCE a contribué à faire en sorte que la vie
dans un camp de réfugiés soit relativement sûre, même si elle n'a
pas été exactement plaisante. Quelle différence par opposition à la
Somalie, à la Sierra Leone et au Rwanda-Zaïre surtout où la
sécurité est venue trop tard, si tant est qu'elle ait été assurée.
Cette heureuse exception a cependant aussi confirmé la règle.
Les Kosovars qui sont demeurés à l'intérieur des frontières du
Kosovo étaient à la merci d'une armée prédatrice et meurtrière et
hors de la portée des organisations humanitaires qui sont venues en
aide à leurs cousins quelques kilomètres plus loin.
Cette intervention sans précédent de l'OTAN a soulevé des
problèmes nouveaux et complexes pour les ONG humanitaires.
Certaines forces militaires avaient un mandat purement humanitaire
tandis que d'autres (parfois du même pays) ont été vues comme
d'éventuels belligérants. Toutes ont été jetées dans la mêlée avec
les organisations humanitaires de nombreuses nations, y compris les
pays de l'OTAN qui ont aussi envoyé des troupes et des avions.
Le Canada, comme vous le savez, avait des soldats en
Macédoine, des avions en Italie, des observateurs de l'OSCE en
Albanie et, par l'intermédiaire de l'ACDI et d'ONG comme CARE,
Vision mondiale et MSF, d'importants programmes d'aide aux réfugiés
en Albanie, en Macédoine et en Bosnie-Herzégovine. Les
organisations humanitaires de toutes les couleurs ont dû se faire
à l'omniprésence des militaires.
D'une part, les secouristes étaient heureux de pouvoir enfin
(surtout après l'échec cuisant de la Somalie et du Zaïre) apporter
leur aide et leur réconfort à ceux qui en avaient besoin. D'autre
part, ils craignaient que la proximité des militaires et l'esprit
de collaboration qui régnait ne mettent en doute leur neutralité à
l'avenir.
Peu importe que les actions de l'OTAN et de l'Europe durant la
crise du Kosovo s'avèrent être une exception ou un précédent, les
ONG humanitaires doivent chercher à évaluer les événements de
l'année dernière et à composer avec les dilemmes politiques qu'ils
posent. Comme en concluaient les auteurs du rapport Mean Times, les
jours heureux de la neutralité simpliste sont probablement derrière
nous à tout jamais. Qu'on le veuille ou non, l'action humanitaire
efficace est aujourd'hui beaucoup plus compliquée.
Deuxièmement, alors que chaque désastre humanitaire nous
réserve de nouvelles surprises et des défis imprévisibles, certains
vieux problèmes continuent à surgir, peu importe combien de fois on
les signale. Dans son rapport de 1994 au Parlement, CARE s'est
attaché à décrire le système international désuet, peu économique
et inefficace qui régit le financement des actions humanitaires et
la répartition des ressources et des tâches entre les divers
organismes.
Tout au long de la crise, et depuis la mise en oeuvre de nos
programmes dans la région en 1993, l'Agence canadienne de
développement international s'est révélée un excellent partenaire.
Les représentants de l'ACDI nous ont donné d'excellents conseils et
ont su répondre en temps opportun à nos demandes de fonds.
Cependant, au niveau international, le système fonctionne mal à
bien des égards.
Pendant la crise des réfugiés du Kosovo, le Haut Commissariat
des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), qui sert habituellement
de coordonnateur dans pareilles situations, s'est montré faible et
a donné l'impression d'avoir été pris au dépourvu. C'est ce que
confirmait d'ailleurs récemment une évaluation indépendante
commandée par le HCR et rendue publique la semaine dernière.
Des donneurs nationaux et régionaux comme USAID et ECHO ont
comblé le vide sur le plan de la coordination par leur présence.
Cette structure a comporté certains avantages, en ce sens que la
présence de représentants des donneurs sur le terrain a accéléré la
rapidité d'intervention et la prise de décision relative au
financement et aux programmes, mais il a été par contre plus
difficile de répartir plus efficacement les ressources parce que de
puissants donneurs avaient des vues et des priorités divergentes et
qu'on ne pouvait compter sur l'appui d'un organisme unique.
L'accès à la région étant facile par rapport à d'autres
endroits comme l'est du Zaïre ou la Corne de l'Afrique, un nombre
beaucoup plus grand d'organisations y ont manifesté leur présence.
Seulement 20 p. 100 des quelque 250 ONG actives en Albanie et en
Macédoine (dont CARE Canada) étaient des partenaires habituels du
HCR dans la mise en oeuvre de projets d'aide aux réfugiés.
La présence massive de l'OTAN a aggravé de bien des manières
les difficultés habituelles de répartition des tâches et
d'affectation des ressources. Les dirigeants militaires ayant
déployé en force leurs troupes et ayant lancé des opérations
humanitaires comme la gestion de camps et la logistique—un mode de
fonctionnement très inefficace et inutilement coûteux—la gestion
militaire de telles activités s'est poursuivie longtemps après
qu'elle aurait dû cesser.
Une autre pratique douteuse pour les professionnels des
secours humanitaires aura été l'évacuation par avion de milliers de
réfugiés de l'Albanie et de la Macédoine vers l'Europe de l'Ouest
et l'Amérique du Nord, notamment vers le Canada. Si cette
initiative était rentable sur le plan politique, elle n'a pas
facilité la vie des réfugiés. Il aurait été possible de faire
autant à un coût moindre sur place en Albanie et en Macédoine.
• 1550
Enfin, le système de financement international semble
incapable de reconnaître l'investissement de ressources financières
et humaines que nécessitent de la part des ONG les soins et l'aide
alimentaire apportés à des milliers de personnes déplacées à bref
délai ou sans préavis.
Au plus fort de la crise des réfugiés, CARE Canada gérait des
camps et des camps de transit pour un quart de tous les réfugiés du
pays et investissait dans des installations devant lui permettre de
venir en aide à de plus nombreuses victimes encore. Quelques
semaines après la guerre, la plupart des Kosovars avaient réussi à
rentrer chez eux—un événement heureux, à ne pas s'y méprendre.
Cependant, la communauté internationale ayant porté son attention
sur le Kosovo, le gouvernement albanais et les organisations
humanitaires qui l'ont aidé à faire face à l'arrivée massive de
réfugiés se retrouvent avec une facture en grande partie impayée.
Nous croyons qu'il est essentiel au maintien de l'efficacité
et du professionnalisme des opérations humanitaires que le système
international reconnaisse les véritables coûts en cause et trouve
les moyens de les financer adéquatement et en temps opportun.
Troisièmement, j'en viens enfin à l'évolution rapide des
opérations de secours humanitaires en général. Les secours
humanitaires se sont transformés en 10 ans à peine en une gamme
complexe d'opérations diverses comportant des défis sociaux,
économiques, éthiques et politiques auparavant insoupçonnés. Il ne
suffit plus de vouloir «faire le bien».
Les ONG et les organisations onusiennes animées des mêmes
sentiments sont de plus en plus appelées à évoluer dans un
environnement des plus hostiles. Il n'y a pas une semaine qui passe
sans qu'un travailleur humanitaire ne soit tué ou blessé dans le
feu de l'action. De plus en plus, et à juste titre, les
organisations humanitaires sont tenues responsables lorsque les
choses tournent mal, lorsque le résultat est une souffrance
inattendue.
Les complexités et les dilemmes inhérents à un tel
environnement sont très nombreux et ils sont au centre du débat et
de la discussion aux niveaux les plus élevés de l'élaboration de
politiques internationales. Dans le peu de temps qu'il s'est donné,
le comité a courageusement entrepris d'en étudier la plupart. Je
vous laisserai en examiner un qui va au coeur de toute oeuvre
humanitaire, soit le besoin de faire preuve de neutralité par
opposition à la nécessité de témoigner et de sonner l'alarme
rapidement.
Les organisations humanitaires ont toujours célébré et cherché
à institutionnaliser la «neutralité» (sur laquelle ils en sont
d'ailleurs venus à compter pour la sécurité de leurs employés) de
manière à avoir accès aux populations dans le besoin et à
recueillir des fonds auprès du plus de donneurs
possibles—l'impartialité et la neutralité étant des principes à la
base même de presque toutes les organisations humanitaires
internationales.
Or, des facteurs nouveaux et tout aussi contraignants vont
maintenant à l'encontre de la neutralité—la nécessité de
surveiller la situation de près et de donner rapidement l'alerte.
Les tribunaux des crimes de guerre au Rwanda et en Yougoslavie qui
existent actuellement à La Haye et le futur tribunal permanent des
crimes de guerre compteront sans doute, du moins en partie, sur des
témoins pour que les poursuites soient couronnées de succès. Et qui
souvent sont les meilleurs et les premiers témoins? Les
responsables du développement et des secours d'urgence des ONG.
De plus, on attend de plus en plus des ONG et de leurs
personnels, dans le cadre des programmes d'alerte rapide et
d'édification de la paix de nombreux donneurs nationaux, qu'ils
soient sur leur garde contre tous signes précurseurs de conflits
sociaux ou ethniques qui pourraient laisser entrevoir un désastre.
Cela n'a rien d'étonnant parce que l'un des pires échecs de la
communauté internationale, y compris des ONG, a été enregistré
récemment au Rwanda où personne n'a donné rapidement l'alerte au
sujet de ce qui se tramait. Quelques-uns en ont peut-être parlé,
mais nul ne les a entendus.
Il est cependant facile de voir les multiples façons dont
l'obligation morale, voire légale, de se porter témoin et de donner
l'alerte pourraient entrer directement en conflit avec l'obligation
tout aussi importante d'être neutre. Jusqu'à maintenant, ce dilemme
s'est avéré sans issue.
Dans ses efforts en vue de s'attaquer aux problèmes de ce
genre, CARE Canada—grâce au financement d'une fondation de
bienfaisance canadienne privée—est en train de conclure un
partenariat international pluridisciplinaire avec des chercheurs,
des professionnels de l'humanitaire, des universitaires, des
bibliothécaires et des fonctionnaires internationaux pour étudier
certaines des questions qui sont au coeur de vos délibérations. Au
cours des mois et des années à venir, j'espère que CARE Canada et
la communauté des ONG en général réussiront dans le cadre de ces
travaux et d'autres encore à vous être utiles dans vos recherches
et à aider le Canada à avoir de l'influence au sein des tribunes
internationales dont la préoccupation première est l'action
humanitaire.
• 1555
Voilà qui met fin à mon exposé. Je demeure toutefois à votre
disposition pour répondre aux questions et faire des observations.
Nous n'avons pas de réponses à vous offrir au dilemme de la
neutralité par rapport à la nécessité de servir de témoin. Je vous
le signale simplement parce qu'il s'agit d'un problème qui nous met
à dure épreuve actuellement.
Je vous remercie.
Le président: J'aimerais que nous puissions résoudre votre
problème de financement.
Mme Nancy Gordon: Moi aussi.
Le président: C'est un dilemme pour nous tous.
Mme Francine Lalonde: Nous serons fixés lundi prochain.
Mme Nancy Gordon: Si nous traînons ici lundi prochain, nous en
trouverons, des fonds.
[Français]
Le président: Avec grande hâte.
Monsieur Conoir.
M. Yvan Conoir (porte-parole, Centre canadien
d'étude et de coopération internationale): Merci,
monsieur le président.
Mesdames et messieurs, bonjour. Je vous remercie de
nous avoir donné la possibilité de participer à cette
séance du
Comité permanent des affaires étrangères pour vous
parler principalement de l'expérience du
Centre canadien d'étude et de
coopération internationale en Albanie, en Macédoine et
au Kosovo.
Le CECI est une organisation canadienne de taille
moyenne qui n'appartient pas à la famille
des familles, c'est-à-dire qui n'est pas membre
d'une fédération internationale comme MSF,
CARE, World Vision, LWF ou OXFAM. Il reste
donc une organisation canadienne uniquement centrée et
basée à Montréal, bien qu'il ait un rayonnement, en termes de
ressources humaines et en termes d'impact externe,
beaucoup plus international puisqu'il travaille dans
une trentaine de pays et engage chaque année
plus de 1 200 personnes
partout dans le monde, dont 200 à 250 Canadiens.
Notre action dans les Balkans n'a pas une longue
histoire. C'est une histoire très récente qui s'est
mobilisée d'elle-même au printemps 1999 face à l'appel
qu'ont créé l'ensemble des réfugiés qui
ont commencé à franchir la frontière, ainsi qu'à la
possibilité pour le CECI—organisation moyenne, je le
répète—de compter sur des partenariats et des
synergies locales et régionales pour
intervenir.
À la différence d'une grande ONG canadienne qui a la
possibilité de compter sur un réseau, le CECI ne peut
compter que sur ses fonds propres. Notre organisation a donc
privilégié des partenariats européens avec des ONG
françaises et des partenariats
nationaux avec des ONG albanaises qui lui
ont permis d'aller immédiatement sur place et
de capitaliser sur l'expérience, les
connaissances et les acquis du terrain de ces ONG pour
commencer à travailler. Elle l'a fait
dans la perspective de porter une assistance
sérieuse et pertinente avec les fonds de l'ACDI qui lui
ont été consentis et aussi, je veux le souligner, avec
l'appui de tous les dons privés qui lui ont été faits
au niveau institutionnel comme au niveau public.
Il est très, très important
que le public canadien comprenne l'appel qu'a
créé la crise kosovare et albanaise, quand on pense au
niveau de mobilisation financière que chacune de nos
organisations a pu réunir autour d'elle.
Le CECI a réussi, au bénéfice d'un pays où nous
n'étions pas présents,
à faire une levée de fonds de près de 400 000 $,
ce qui est une somme énorme pour une
seule opération à caractère humanitaire sur un théâtre
éloigné où nous n'avions pas de présence
opérationnelle.
Le premier point que je présente dans le petit
document que je vous ai remis, c'est la forme de ces
partenariats locaux et internationaux, qui peuvent être,
pour des ONG canadiennes, une façon d'entrer
concrètement dans un pays où nous désirons intervenir.
Deuxièmement, il faut reconnaître aussi la
rapidité avec laquelle l'ACDI a su
nous appuyer et apprécier la vision intégrante et
synergique avec laquelle elle nous a donné
son concours.
Si je parle d'une vision intégrante, c'est
essentiellement parce que le Centre de l'aide
alimentaire et
Assistance humanitaire internationale ont décidé dès le
départ, comme branches distinctes mais partenaires de
l'ACDI, de nous donner leur confiance et de nous
permettre de travailler à un programme d'assistance
alimentaire sous forme de colis au sein de la ville de
Tirana.
Au sujet de cette forme
d'intervention, qui est très, très proche de ce que
faisait CARE au tout début en Europe,
il faut souligner le fait qu'elle
a été un soutien direct à
l'exceptionnelle générosité des familles albanaises
vis-à-vis des familles kosovares. Il faut
avoir vécu cette situation pour
comprendre que chaque famille, dans ses
appartements privés, dans ses garages et dans ses
remises, a logé le maximum de personnes qu'elle pouvait
accueillir, de trois jusqu'à 30 ou 60 par famille, en
fonction des disponibilités. Cette
générosité a été très bien appuyée
par l'ACDI et les organismes qui l'ont
représentée.
• 1600
Un autre point important qu'il faut signaler au sujet
d'une crise aussi importante que celle-ci, c'est qu'à
la différence de ce qui s'est passé au Rwanda
1994, paradoxalement, il est resté là
très peu d'acteurs humanitaires canadiens. La
présence canadienne a toujours été très limitée dans cette
région. En Albanie, il
n'y a pas eu de présence institutionnelle canadienne
pendant des semaines, si ce n'est celle des premiers
militaires qui sont venus. Nous n'avons pas pu
compter sur un soutien des
Affaires étrangères ou de l'ACDI dans les premiers
jours ou les premières semaines. Cela ne nous a pas empêchés
de travailler, mais ça explique cette faible
représentation des acteurs canadiens sur place. Je
crois qu'on peut compter les
acteurs canadiens qui sont intervenus après les
premières semaines de la crise sur les doigts d'une seule
main, soit ceux qui sont autour de cette table, en plus d'un
ou deux autres acteurs un peu plus indépendants.
Par contre, l'ACDI s'est très bien rattrapée en matière
d'épaulement et de direction quand le vent a commencé
à tourner, en juillet, et que les réfugiés sont rentrés
au Kosovo. L'ACDI a mis sur place une petite unité
de travail, composée d'abord d'une personne,
puis de deux
personnes qui ont cherché à créer des synergies de
travail entre les acteurs canadiens. J'exclus MSF,
qui a gardé sa neutralité à
cette époque. Je pense au partenariat qui s'est
construit entre CECI et CARE Canada pour la
construction d'un programme commun
en vue d'appuyer le programme et la préparation
à l'intention des réfugiés kosovars qui devaient se
préparer à passer l'automne et l'hiver.
Cette approche synergique et intégrante de la présence
canadienne a une forte visibilité sur le terrain.
Quand elle est géographiquement bien située,
en l'occurrence à côté du contingent canadien de
la KFOR, elle a sans aucun doute une efficacité, une
crédibilité et une visibilité qui placent le Canada à
l'avant. Je crois que c'est une leçon qu'on doit retenir pour
l'avenir en ce qui concerne le travail que peuvent accomplir
ensemble les
ONG canadiennes quand elles le peuvent.
Enfin, il y a deux autres points très
importants qui nous ont paru très positifs dans la
gestion de cette crise depuis le mois d'avril dernier,
soit la clarté et la force de l'engagement politique
canadien, tel qu'il a été manifesté par la ministre
Minna à plusieurs reprises, qui nous a permis d'agir
selon une vision d'intervention régionale, et non
pas simplement par des actions humanitaires à court terme
qui se seraient terminées rapidement,
au bout de six ou 10 mois. Donc, la clarté de
l'engagement politique nous a permis de
de réfléchir sur ce qu'on pouvait faire
après l'action humanitaire de base, c'est-à-dire
capitaliser sur la reconstruction et sur des
approches de réorganisation des pouvoirs locaux. C'est
ce que nous allons faire prochainement avec l'ACDI
au Kosovo, où nous passons rapidement
d'une phase humanitaire et de reconstruction des abris,
des toits et des maisons, à une phase de
renforcement et d'appui technique aux municipalités du
Kosovo. Il est temps de se tourner vers la réalité
de demain, qui est celle de la réorganisation politique
d'une province et peut-être d'un futur État, et d'appuyer, avec
l'expertise dont le Canada est capable, les
municipalités qui, demain, pourront avoir des
conseils élus et des départements techniques et
administratifs fonctionnels qu'il est important de
soutenir.
Cette synergie et cette vision régionale ne doivent
pas nous faire oublier l'aspect économique, qui est
le renforcement des capacités
d'intervention économique qui doivent constituer la
phase III pour le Kosovo, et possiblement et idéalement la
phase II en Albanie, s'il y avait eu une phase II
substantielle, et aussi en Macédoine, pays ami de la
région.
Le CECI a décidé de s'engager, en compagnie de l'ACDI
qui l'a appuyé, dans
l'investissement économique, le soutien à la formation au service
financier, le microcrédit, la recherche de filières
dans le secteur agricole, sur lequel les acteurs
économiques macédoniens peuvent capitaliser dès demain
matin, et surtout l'élévation du niveau économique
de la population.
Un des
aspects très intéressants de cette crise, c'est cette
possibilité de programmer rapidement, en continuité des
activités humanitaires et de reconstruction, vers le
développement et vers le développement durable. Il y a
une grande différence entre cette situation
et la gestion de la crise du Guatemala et du Honduras, dont
vous souvenez sans doute. Dans ce dernier cas,
après des annonces très
importantes de la part de l'ACDI et de la ministre de
l'époque, il n'a pas été possible pour les agences qui
ont travaillé dans le domaine humanitaire au Guatemala et au
Honduras de capitaliser rapidement sur la
reconstruction économique, parce que les fonds ne sont
pas arrivés. Les propositions que nous avions mises
sur la table n'ont pas reçu une réponse favorable et
n'en recevront certainement pas.
Cet écart a fait en sorte qu'après avoir construit des
maisons, nous avons été incapables de redonner de la dignité aux
personnes que nous avons aidées par un soutien
économique. Le Kosovo est une correction de cette
tendance et je pense que c'est très positif.
• 1605
Il y a un autre point important. De notre
point de vue, notre intervention se situe
dans une vision à
long terme qui puisse être transférable
à d'autres interventions de ce type
dans la même région. Quand nous participons au
renforcement des compétences et capacités municipales
au moyen de l'expertise canadienne dans les
municipalités du Kosovo, il est très possible
d'envisager de transférer le lendemain
ce même type de programme
d'assistance technique à d'autres États en Europe
centrale et en Europe de l'Est qui peuvent en avoir
besoin.
De la même façon, quand le Canada décide d'appuyer une
initiative à caractère économique en Macédoine pour le
renforcement des acteurs économiques locaux en
microcrédit, en services financiers, etc., il est très
possible que ce type d'intervention soit
transférable à d'autres pays que le Canada
désirerait aider en Europe de l'Est ou en Europe
centrale.
Je vous invite donc à regarder avec beaucoup
d'attention le suivi de ces initiatives qui vont se
développer dans les semaines et les mois à venir
et à réfléchir sur des modèles d'intervention qui
pourraient demain matin être capitalisés dans d'autres
actions du Canada en Europe de l'Est.
Voilà ce que je voulais vous dire rapidement
sur notre intervention. Je pense que
l'essentiel est de parler de la synergie et de la
complémentarité des actions au niveau du terrain qui se
sont réalisées au Kosovo entre contingents canadiens,
ONG canadiennes et représentants des Affaires
étrangères, par opposition
à l'énorme confusion qui a
a guidé le développement des opérations en Albanie,
où le manque de coordination, la multiplicité
des acteurs, ainsi que les mandats multiples,
confus et divers des uns et des autres nous
ont empêchés d'avoir une action et une vision claires au
début de l'intervention.
Je suis à votre disposition si vous désirez me poser
des questions et
je vous remercie de votre attention.
Le président: Merci beaucoup, monsieur Conoir.
Ce fut très intéressant. Nous reviendrons pour les
questions,
[Traduction]
mais nous allons d'abord entendre Médecins sans frontières.
M. Richard Denham (porte-parole, Médecins sans frontières): Merci,
monsieur le président.
Je représente Médecins sans frontières qui, comme son
appellation le laisse entendre, est un organisme de secours
humanitaire axé principalement sur l'aide médicale.
M. Svend J. Robinson (Burnaby—Douglas, NPD): Monsieur le
président, navré de vous interrompre, mais M. Denham pourrait-il
préciser s'il est lui-même médecin?
M. Richard Denham: J'y arrivais justement.
M. Svend Robinson: D'accord.
Le président: Je ne le lui dirais pas. Il pourrait vous
demander une consultation gratuite.
M. Richard Denham: Je ne suis pas médecin. Je suis ingénieur
spécialisé dans l'alimentation en eau et les mesures sanitaires.
J'ai travaillé pour Médecins sans frontières sur trois théâtres
d'urgence extraordinaires dont nous avons été témoins durant la
présente décennie, le premier quand les Kurdes ont fui en Turquie
en 1991, le deuxième, quand les Rwandais ont fuit au Zaïre en 1994
et, le dernier, quand les Kosovars se sont réfugiés en Macédoine.
J'ai travaillé avec cet organisme en tant que spécialiste de
l'alimentation en eau et des mesures sanitaires en raison des
circonstances extraordinaires qui sévissaient là-bas, lorsque l'eau
et les mesures sanitaires faisaient partie intégrante des soins de
santé.
Aujourd'hui, j'aimerais exposer au comité deux questions
concernant le Kosovo: le rôle joué par le Haut-Commissariat des
Nations Unies pour les réfugiés et ce qu'on appelle le changement
d'orientation de mission.
Commençons par le rôle du Haut-Commissariat des Nations Unies
pour les réfugiés au Kosovo. Le HCR a pour mandat de protéger et
d'aider les réfugiés de façon à faire respecter les normes
internationales reconnues à l'égard des réfugiés—l'enregistrement
et la réunification—à répondre aux besoins des réfugiés, surtout
les groupes les plus vulnérables, et à veiller à ce que les
réfugiés ne soient pas forcément rapatriés ou déplacés et qu'ils
soient traités humainement.
L'intervention du Haut-Commissariat pour les réfugiés varie
d'une crise à l'autre, du moins pour ce qui est de celles que j'ai
connues personnellement. Au Zaïre et au Rwanda, l'intervention du
Haut-Commissariat a été excellente. La situation a été cependant un
peu différente au Kosovo, et on pourrait qualifier son intervention
de «médiocre».
• 1610
Le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés a été
durement critiqué pour ce qu'il a fait ou n'a pas fait au Kosovo,
parce qu'il a été lent à réagir, était mal préparé, a manifesté une
arrogance excessive une fois sur le terrain et parce qu'il a
justifié la situation en prétextant que le Kosovo représentait pour
lui une situation unique en son genre, compliquée par la présence
de l'OTAN et par des conflits de priorités comme il n'en avait
jamais connu auparavant. Le Haut-Commissariat a été dépassé par les
événements, car il n'a pas été en mesure d'envoyer sur place du
personnel qualifié et compétent.
Toutefois, le Haut-Commissariat a fait faire une évaluation.
Il a engagé une équipe indépendante qui a publié un rapport de 150
pages, La crise des réfugiés au Kosovo: une évaluation indépendante
de la protection civile et de l'intervention d'urgence du HCR. Dans
le document que j'ai préparé, et que vous avez peut-être entre les
mains, j'ai indiqué l'adresse Internet à laquelle vous pouvez
trouver ce rapport si vous êtes intéressés.
Le rapport de 150 pages énonce un certain nombre d'excuses
pour le rendement fourni, dont une ou deux me paraissent très
intéressantes. On peut y lire que le HCR est un organisme
humanitaire non politique. Il me paraît difficile de croire que le
HCR pourrait prétendre qu'il n'est pas un organisme politique.
Voici une autre citation:
La responsabilité de la mauvaise coordination de l'intervention au
Kosovo est partagée également par le HCR, les autres intervenants
et les donateurs.
Il y a un certain nombre de recommandations formulées à la
suite de cette évaluation. D'après mon analyse, je dirais que les
recommandations sont valables et détaillées et, si elles sont
prises au sérieux et mises en oeuvre, elles peuvent avoir une
incidence sur la qualité des services fournis à l'avenir par le
HCR.
Qu'est-ce que cela veut dire pour votre comité? Le Canada est
membre du Conseil de sécurité. Le Canada a beaucoup de pouvoir au
sein des Nations Unies. Il est en mesure de veiller, je l'espère,
à ce que les recommandations du rapport soient mises en oeuvre de
façon à ce qu'elles se répercutent dans les activités permanentes
du HCR.
Comme membre d'une organisation humanitaire, j'ai été témoin
de ce qui s'est passé en Macédoine cet été, et nous ne pouvons pas
permettre que ce genre de choses se reproduise. Nous ne pouvons pas
permettre qu'un million de gens soient laissés en danger. Ce n'est
tout simplement pas acceptable.
Je recommande donc à votre comité, monsieur le président, que
les activités permanentes du HCR soient surveillées et évaluées de
façon régulière pour assurer la qualité et la souplesse de son
intervention, et que le Canada participe au processus d'évaluation
pour veiller à ce que des mesures soient prises. La pire chose qui
pourrait arriver, c'est que ce rapport soit tabletté, monsieur le
président.
J'aimerais ensuite vous parler du changement d'orientation de
mission—et ce n'est pas un terme politique. Les actions
humanitaires ont pour but de préserver la vie et la dignité des
gens et d'assurer le bien-être des populations qui sont en danger.
Actuellement, le mandat des organismes humanitaires est élargi de
temps en temps pour inclure d'autres fonctions que celles dont ces
organismes sont censés s'occuper d'abord et avant tout, comme la
résolution de conflits, la surveillance de la paix, la négociation
et la consolidation de la paix.
• 1615
Nous estimons, à Médecins sans frontières, qu'il est important
que les rôles et les responsabilités soient clairs. Par exemple,
quel est le rôle des militaires? Le rôle des militaires consiste
sûrement à enlever les mines, à déminer. Les mines sont un des
principaux problèmes de santé publique dans la région. Les
militaires doivent assurer la sécurité pour que les organismes
humanitaires puissent faire leur travail. Dans certains cas, les
militaires peuvent faire beaucoup sur le plan de la logistique et
du transport. Au Rwanda, par exemple, les militaires étaient
chargés d'installer l'équipement sanitaire et de traitement des
eaux pour aider à régler la crise.
Mais quand les militaires s'occupent de fournir une aide
directe, ils n'assurent pas la sécurité, qui est déterminante. Les
militaires ne sont pas membres d'une organisation humanitaire et ne
devraient pas essayer de fournir des services humanitaires.
Le HCR a pour rôle de protéger et d'aider les réfugiés, comme
je viens de le dire; de faire respecter les normes internationales;
de fournir les fonds et la logistique nécessaires aux secours; de
coordonner les secours; de coordonner les activités des ONG et des
militaires et d'assurer la liaison et la négociation avec les
gouvernements hôtes.
Quand le HCR, comme c'est arrivé au Kosovo cet été, ne remplit
pas ses obligations, les organisations humanitaires sont forcées de
le faire à sa place. C'est alors qu'il est question d'un
«changement d'orientation de mission». Ceux qui s'occupent surtout
d'aide médicale se font maintenant demander—et je sais que nous
n'avons pas été les seuls à qui c'est arrivé—s'ils ne pourraient
pas faire telle ou telle autre chose. On commence à élargir les
limites de notre mandat. Ce n'est pas une situation acceptable.
MSF doit conserver son indépendance, sa neutralité, son mandat
humanitaire et sa capacité de parler. L'humanitarisme devient
nécessaire quand un système politique a échoué ou est en crise, et
il n'a pas pour fonction d'assumer des responsabilités politiques
mais de soulager la souffrance humaine.
À ce sujet, j'aimerais recommander au comité de reconnaître la
différence qui existe entre l'aide humanitaire, qui vise à
préserver la vie et la dignité, et l'engagement politique. Les
organismes humanitaires s'occupent d'activités humanitaires. Les
organismes politiques, qu'il s'agisse des militaires, du HCR, ou
d'autres intervenants, s'occupent de la consolidation de la paix et
de la sécurité qui sont aussi des aspects importants.
J'aimerais terminer en reprenant ce que notre président, James
Orbinski, a dit en guise de remerciement quand on lui a décerné le
Prix Nobel de la paix en octobre 1999:
Nous ne travaillons pas en vase clos et nous ne parlons pas dans le
désert, mais dans l'intention claire d'aider, de provoquer le
changement ou de dénoncer l'injustice. Notre action et notre voix
servent à exprimer notre indignation, à refuser d'accepter une
agression active ou passive entre les gens.
Merci, monsieur le président.
Le président: Merci beaucoup monsieur.
[Français]
Madame Picard.
Mme Pauline Picard (Drummond, BQ): Je suis
très heureuse que vous ayez accepté de venir
comparaître devant ce comité. Je vous remercie
de vos interventions, qui ont été très
intéressantes.
J'ai relevé une question qui me préoccupe. Dans
leurs exposés, Mme Gordon et M. Conoir nous ont livré
le même discours et fait le même bilan. J'aimerais
reprendre les paroles que vous avez dites, madame
Gordon. Vous disiez:
La nombreuse présence de l'OTAN a aggravé de bien des
manières les difficultés habituelles de répartition des
tâches et d'affectation des ressources.
Vous disiez également que les
forces militaires avaient toutes été jetées dans la
mêlée avec les organisations humanitaires de nombreuses
nations.
• 1620
Devrait-on comprendre que le bilan que dressent
CARE Canada et CECI indique
que l'aide que vous
avez apportée au Kosovo a été inefficace?
[Traduction]
Mme Nancy Gordon: Non, je ne pense pas. J'ai parlé d'une
étroite proximité entre les forces de l'OTAN et les organismes
humanitaires dans une région géographique assez limitée.
Vous vous rappellerez qu'en juin—non, avant
cela—d'importants contingents de l'OTAN ont été déployés, disons,
en Albanie, que je connais mieux, parce que nous y avons des camps.
Il y avait aussi beaucoup d'ONG; 250 d'entre eux sont intervenus
dans la crise du Kosovo, parce que l'accès était facile à partir de
l'Europe de l'Ouest. C'est pourquoi, dans une certaine mesure, nous
nous marchions dessus.
Comme mon collègue de MSF l'a dit, je ne pense pas que ce soit
efficace que les militaires fournissent le genre d'aide humanitaire
que des organismes comme les trois organismes que nous représentons
peuvent apporter avec savoir-faire et à moindre coût.
Je ne pense pas que nous sommes inefficaces. Ce n'est pas ce
que j'ai voulu dire. J'ai simplement indiqué que nous devons
apprendre à travailler ensemble. Nous étions très heureux que les
forces de l'OTAN et les militaires assurent notre sécurité dans les
camps en Albanie et en Macédoine, parce que nous avions eu
d'énormes problèmes au Rwanda, où nous avons dirigé des camps pour
un gouvernement en exil formé de Hutus, qui essayaient de diriger
les camps pour nous et qui affirmaient leur propre autorité. Ils
avaient des armes. Nous n'en avions aucune. Nous avions envoyé des
civils non armés comme représentants de la communauté
internationale.
Donc, la situation était meilleure, bien meilleure. Mais nous
devons apprendre à travailler ensemble. Les forces militaires sont
formées pour s'occuper des problèmes de sécurité. Et des
organisations comme les nôtres sont formées pour s'occuper de
questions humanitaires. Nous devrions donc nous occuper de ce que
nous connaissons.
Voulez-vous ajouter quelque chose?
[Français]
Mme Pauline Picard: C'est ce que
je voulais savoir. Veuillez
me pardonner mon ignorance, mais je suis nouvelle dans ce
dossier. J'ai eu l'impression, d'après ce que vous nous
avez démontré, que lorsqu'éclate un conflit comme celui qui
s'est produit au Kosovo, on se retrouve en
état d'urgence, que tous les pays des Nations Unies
arrivent en même temps avec des forces militaires et des
organisations humanitaires, et que tout le monde reste
dans son
petit coin et fait ce qu'il a à faire. Je suis
certaine que vous avez pu soutenir les gens qui étaient
là et que chacun de vous a sauvé des vies, apporté
de la nourriture et assuré le soutien de base à ces
personnes.
J'ai cru comprendre que tout le monde arrivait dans la
mêlée et allait dans son petit coin, mais
que personne ne se parlait et qu'aucune autorité ne
chapeautait toutes les activités. Vous disiez que
le système international qui régit le financement
des actions humanitaires et la répartition des
ressources et des tâches entre les diverses
organisations était un système désuet, peu économique et
inefficace.
Je voudrais savoir si j'ai raison de penser ainsi.
[Traduction]
Mme Nancy Gordon: Puis-je ajouter quelque chose?
Normalement, et c'est ce qui s'est passé dans le cas des trois
dernières situations d'urgence—Yvan et moi avons travaillé
ensemble au Rwanda—le HCR est l'organisme de coordination pour
les Nations Unies. Le HCR intervient et s'occupe de tous les
réfugiés en déplacement.
• 1625
Le HCR demande à MSF de s'occuper de l'aspect médical. Il
demande à CARE de s'occuper de la gestion des camps et de la
distribution des aliments, parce que nous connaissons bien cet
aspect. Il demande à OXFAM de s'occuper de l'hygiène, des toilettes
et des choses du genre. Il attribue les différentes tâches. C'est
ce qui se passe normalement.
Donc, même s'il y a beaucoup de confusion la première semaine,
les tâches sont ainsi réparties, parce que le HCR a des partenaires
qu'il connaît et à qui il peut confier le travail à contrat, étant
donné qu'il n'a pas la capacité de le faire lui-même.
Au Kosovo, la situation était bien différente, parce que le
HCR, et nous avons tous les deux fait allusion au rapport dont mon
collègue a signalé...
M. Richard Denham: Je n'y ai pas seulement fait allusion.
Mme Nancy Gordon: Je m'excuse; vous en avez parlé assez en
détail.
Le HCR ne s'est pas occupé de la coordination comme il le fait
habituellement. Il a envoyé là-bas des gens mal préparés. La
situation d'urgence était plus importante que ce qu'il avait pensé.
De plus, il y avait des forces de l'OTAN tout autour. Voilà
pourquoi la situation au Kosovo a causé plus de confusion que
d'habitude.
Je vais laisser mes collègues intervenir.
[Français]
M. Yvan Conoir: Je pense que Mme Gordon en a
dit beaucoup.
Pour ma part, j'aimerais vous donner quelques indices clés pour
expliquer pourquoi il y a eu cette immense confusion.
Il est vrai que l'Albanie, dans les premières semaines
du mois d'avril, ressemblait à un grand zoo
humanitaire. Il n'y a pas d'autres mots.
Je vais vous raconter une anecdote. Je suis un jour
dans le bureau d'un gouverneur de province. J'arrive
par hasard en même temps que des gens de la sécurité civile
française, donc des militaires en action de sécurité
civile. Ils offrent généreusement au gouverneur de la
place, au préfet de la place, la possibilité
d'un camp pour réfugiés pouvant accueillir 5 000 personnes,
tout monté, muni de purificateurs d'eau, de systèmes de distribution,
d'entreposage, etc. Le préfet est un peu gêné
parce que les Grecs sont passés le matin et lui ont proposé de
l'espace pour 10 000 personnes, et que les Américains
lui ont proposé de l'espace pour
20 000 personnes. Il se demande à quel endroit situer un camp
de plus.
C'est une
réalité. Il y avait en
Albanie une multiplication caricaturale
d'acteurs dans le secteur humanitaire.
Toutes les composantes
militaires ont fait de l'humanitaire et ont construit
des camps de réfugiés.
Deuxièmement, il y a eu l'apparition d'acteurs
humanitaires qu'on n'a pas l'habitude de voir dans ce
genre de conflit. Essentiellement, par un effet de
proximité avec l'Europe qui est juste à côté, et avec l'Italie,
qui est juste en face, on a vu des acteurs de la sécurité
civile, des acteurs des villes, des municipalités, des
Églises entrer à titre privé comme agents humanitaires
avec chacun leur bonne volonté, leur camion de
couvertures, de colis familiaux, etc.
C'est un deuxième élément.
Le troisième est l'extrême volatilité de la
situation. Au Rwanda, en 1994, on avait des
zones fixes où les gens arrivaient et d'où ils ne bougeaient
plus. En Albanie, cela a bougé pendant six à huit
semaines. Le flux a été continu pendant toute la
durée du conflit, et les déplacements de population
ont aussi été continus, ce qui fait qu'au lieu de
pouvoir garder les gens dans une zone ou dans des zones
précises, il a fallu les suivre et deviner où
ils étaient.
Il y avait également absence totale de communication et
relative absence de coordination, en grande
partie parce que le HCR n'a pas joué son rôle, mais aussi
parce que la plus grande partie de ces acteurs n'ont
pas l'habitude d'être coordonnés
au sein d'une chapelle humanitaire. Ils
n'ont pas l'habitude d'être coordonnés et de recevoir
des ordres. Ils travaillent aussi beaucoup pour
eux-mêmes. Quand il y a 250 personnes qui ne
communiquent
pas, sans structure de coordination, dans un
environnement extrêmement volatile, cela crée
effectivement une grande confusion.
J'aimerais maintenant revenir à votre question. Après
cette confusion, la
phase II a été la phase de la
rationalisation. Nous n'avons pas exécuté ce que nous
pensions faire. Pourquoi? Ayant fait
une première analyse des besoins et en ayant fait une
deuxième quelques jours ou semaines plus tard, nous
avons rationalisé l'aide qui nous avait été donnée par
l'ACDI. Nous avons construit un partenariat avec, cette
fois-ci, des structures réunies: le Programme
alimentaire mondial, la Fédération internationale
des Sociétés de la Croix-Rouge et du
Croissant-Rouge et
le CICR qui, sur le plan de la gestion de
l'alimentation, ont partagé les responsabilités.
Nous avons négocié avec une de ces parties, la
fédération, pour nous occuper d'un secteur particulier
pour les colis alimentaires aux Kosovars en familles
d'accueil. Les familles d'accueil représentaient quand même
les trois quarts de l'aide alimentaire en Albanie.
Mais on a négocié et on a donc rationalisé
notre intervention. Je pense qu'en ce sens-là,
notre aide a été très utile.
Mme Pauline Picard: Merci.
• 1630
[Traduction]
Le président: Madame Augustine.
Mme Jean Augustine (Etobicoke—Lakeshore, Lib.): Merci.
J'aimerais aussi remercier les témoins d'être venus nous
rencontrer et nous présenter un point de vue différent de ce que
nous avons entendu jusqu'ici. Vous m'amenez à me poser beaucoup de
questions sur le travail des organisations humanitaires
internationales.
J'aimerais revenir sur toute la question de la neutralité.
Vous avez signalé que la neutralité est un aspect pratiquement
nouveau au Kosovo. Je pensais plutôt que la neutralité était
toujours à la base de tout le travail des organisations
humanitaires. Je me demande si vous pouvez expliquer davantage ce
que vous voulez dire au juste par cela et la nécessité de
surveiller la situation de près et de donner rapidement l'alerte,
et si cela a fonctionné au Kosovo.
Mme Nancy Gordon: La neutralité n'est pas un aspect nouveau
pour les organisations humanitaires. Elle fait partie de notre code
d'éthique. Ce qui est nouveau, c'est la nécessité de surveiller la
situation de près et de donner rapidement l'alerte, ou le fait
qu'on s'attende de plus en plus à ce qu'on le fasse.
Je n'ai pas de réponse à fournir, parce que, pour surveiller
la situation de près et donner l'alerte, on peut mettre notre
personnel en danger, les gens qui travaillent sur place. Doit-on se
retirer avant de constater la situation?
Nous avons un problème avec les tribunaux de justice pénale.
Les sociétés cherchent à régler elles-mêmes les conflits de
différentes façons. J'ai entendu la semaine dernière, à Toronto,
Mgr Tutu opposer les commissions de la vérité et de la
réconciliation aux accusations criminelles. Mais, s'il y a des
accusations criminelles, nous devrons surveiller la situation.
Qu'en est-il de la sécurité du personnel qui a travaillé sur place,
qui a été témoin d'atrocités et qui devra témoigner à ce sujet?
Je soulève la question parce que c'est le dilemme auquel nous
sommes confrontés. Je ne pense pas que nous ayons de réponse.
Vous vous rappelez, Yvan, au Rwanda, en 1994, tous les ONG ont
présenté une déclaration conjointe au sujet de la situation atroce
et absolument épouvantable dans laquelle nous nous trouvions. Tous
les membres du personnel sur place étaient fort mécontents de notre
geste, parce qu'ils craignaient pour leur vie. Il y avait des gens
armés dans ces camps, qui n'avaient pas peur d'utiliser leurs armes
et qui l'avaient d'ailleurs déjà fait par le passé.
C'est ce genre de problèmes que je soulève.
Mme Jean Augustine: Puis-je poser une question sur
l'évaluation qui a été faite, l'évaluation du travail du HCR? Y a-
t-il des délais? Y a-t-il une étape de mise en oeuvre du rapport,
ou est-ce tout simplement un rapport qui évalue la situation?
M. Richard Denham: Je ne me rappelle pas qu'il y ait de délais
précis, mais il y a, disons, environ six chapitres qui traitent
précisément de chacun des éléments et, à la fin de chaque chapitre,
il y a une série de recommandations indiquant ce que le HCR devrait
faire pour corriger la situation.
Je trouve que ces recommandations sont dans une large mesure
très valables. Elles ont été bien pensées et bien énoncées, et on
devrait y donner suite. Le rapport ne prévoit pas de délais de mise
en oeuvre mais, à mon avis, c'est ce qu'il faudrait faire.
• 1635
C'est la raison pour laquelle j'en ai parlé au comité, pour
que le gouvernement fasse pression sur les Nations Unies afin que
le rapport soit mis en oeuvre dans la mesure du possible. Il y a
beaucoup d'éléments positifs dans ce rapport.
Encore une fois, il y a une différence entre les interventions
faites au Rwanda et celles faites au Kosovo; en fait, c'est le jour
et la nuit entre les deux. Il est certain qu'il s'agissait de deux
situations épouvantables, mais les interventions du HCR au Rwanda
ont été beaucoup plus constructives. À partir d'une situation tout
aussi dramatique, il a agi rapidement, et a coordonné les activités
de l'armée des États-Unis, de l'armée canadienne, de tous les ONG
et de tous ceux qui étaient sur place.
Il n'y avait peut-être pas autant d'intervenants, mais c'était
très comparable. Mais c'est le jour et la nuit entre la façon dont
le HCR a assumé ses responsabilités au Rwanda et la façon dont il
a agi au Kosovo.
Voilà pourquoi j'estime qu'il est très important qu'on insiste
le plus possible pour que ce rapport soit mis en oeuvre.
Mme Jean Augustine: Merci monsieur.
Le président: Monsieur Speller.
M. Bob Speller (Haldimand—Norfolk—Brant, Lib.): Merci
monsieur le président.
Je veux remercier les témoins d'être venus nous rencontrer.
Je voudrais revenir sur toute la question de la neutralité et
de la sécurité. Est-ce à dire, comme vous semblez le laisser
entendre, que les conflits deviennent de plus en plus difficiles
pour votre personnel et qu'il est de plus en plus nécessaire de
coordonner les activités de vos organisations et celles des forces
armées? Si c'est ce qui se passe, et que vous vous retrouvez
associés à ces groupes...
Aussi, si je me rappelle bien, on a parlé dans les journaux de
CARE au Kosovo et de la neutralité. On a dit que vous étiez
financés par l'ACDI et que vous n'étiez que le prolongement du
gouvernement canadien. Pouvez-vous me dire ce qu'il en est à ce
sujet? Je ne me rappelle pas exactement de quoi il s'agissait.
Que faites-vous dans ces situations? Travaillez-vous avec ces
groupes?
Je sais, monsieur Denham, que vous avez dit que vous n'aimiez
pas que les militaires apportent de l'aide humanitaire, mais n'en
sommes-nous pas au point où ils sont peut-être les seuls à pouvoir
le faire?
Mme Nancy Gordon: Je peux vous parler de la neutralité et de
toutes les récentes allégations faites au sujet de CARE.
Je pense que nous sommes tous, sans exception, financés en
grande partie par l'ACDI ou le HCR. Il s'agit d'opérations très
coûteuses. On ne pourrait pas réunir tous les millions de dollars
qui sont dépensés dans ces opérations, du moins dans notre pays, ou
autant que je sache, sans l'aide des gouvernements et l'aide
multilatérale. Donc l'ACDI, le HCR, le PAM et d'autres nous
confient ce travail en sous-traitance. Nous ne pourrions pas
travailler plus d'une semaine si nous n'avions pas de contrats de
ce genre.
Le contrat dont vous parlez est différent, et il a fait
l'objet de discussions au sein de Care, parmi les ONG et dans la
communauté en général. Nous avons fait nos preuves pour ce qui est
de recruter des gens et de les envoyer dans des missions
difficiles. Nous avons beaucoup d'expérience dans ce domaine. Donc,
nous remplissons depuis des années avec l'ACDI un contrat appelé
«les experts de Bosnie», en vertu duquel nous engageons des
Canadiens qui sont affectés au bureau d'un haut-commissaire ou à
l'OSCE ou auprès d'autres organisations en Bosnie pour assurer la
reconstruction de la société. Ces employés relèvent des
organisations auxquels ils sont affectés et qui les engagent, mais
nous nous occupons de la logistique et du travail d'administration.
Au cours de l'automne 1998, lorsque l'OSCE a décidé de
contribuer au maintien de la paix au Kosovo en menant une opération
de surveillance, le Canada a voulu y participer et nous a contacté
par l'entremise de l'ACDI pour nous savoir si nous étions prêts à
faire ce genre de travail, à embaucher des gens qui seraient
détachés auprès de l'OSCE.
• 1640
C'est ce que nous avons fait. Bien que l'OSCE ait choisi les
gens, nous avons présenté des CV de personnes qui possédaient les
diverses compétences recherchées et nous avons organisé des séances
d'information sur les genres de situations dans lesquelles elles
allaient se retrouver. Nous avons organisé les voyages, les
assurances, etc.
CARE Australia était l'organisation responsable en Yougoslavie
et a accepté que nous fassions ce travail. C'est ainsi que nous
fonctionnons. Toutefois, M. Fraser, président de CARE Australia et
ancien premier ministre, n'avait apparemment pas été informé et ne
pensait pas qu'il s'agissait d'un travail légitime pour des
organisations humanitaires. La situation a été exacerbée en
Australie car au tout début des bombardements, trois employés de
CARE Australia ont été arrêtés et accusés d'espionnage.
Je tiens à dire que CARE Canada n'a pas été mêlée à cette
affaire. Les documents judiciaires n'en font pas mention, aucun
document n'en fait mention. Cela a fait cependant surface, tout
récemment, à cause d'une émission de télévision que nous
considérons sans scrupules. C'est malheureusement ce qui nous
arrive à l'occasion. Dans tous les cas, c'est la raison pour
laquelle la question se pose aujourd'hui.
Le débat est légitime, à mon avis. Ce genre de travail a des
répercussions politiques. Nous croyons que la surveillance du
processus de paix et la consolidation de la paix sont des activités
légitimes pour les organisations humanitaires.
Mon collègue ici présent n'est pas d'accord. Je crois qu'il
est tout à fait compréhensible qu'il y ait divergence de vues à ce
sujet.
Notre expérience en Bosnie—et au Rwanda, Dieu seul le
sait—et au Zaïre, m'incite à croire que si l'on entreprend des
programmes dans le but d'aplanir certaines des différences
ethniques qui ont exacerbé le problème et causé le conflit, il est
plus probable de pouvoir remplir notre mandat humanitaire.
C'est une réponse assez longue, mais vous avez soulevé
plusieurs points connexes.
M. Bob Speller: Ce n'est pas un problème.
À propos, qu'est-il arrivé aux Australiens?
Mme Nancy Gordon: Ils ont été libérés. Je crois qu'ils ont
bénéficié de la clémence du président Milosevic.
Le président: Monsieur Denham.
M. Richard Denham: Je ne voudrais pas ne pas reconnaître
l'apport des militaires dans ce genre de situation. Les militaires
sont là pour assurer la sécurité; nous le reconnaissons. Par
contre, à partir du moment où ils commencent, par exemple, à
s'occuper des soins de santé, ils sortent un peu de leur sphère de
compétence.
Bien sûr, il y a des hôpitaux militaires, mais la création
d'un réseau de cliniques de soins de santé pour desservir les camps
de réfugiés au Kosovo nécessite beaucoup de coordination, beaucoup
de communication et beaucoup de compréhension de la situation.
Communication, coordination, et compréhension ne sont pas des mots
que l'on utilise généralement pour décrire les militaires. Par
conséquent, ils devraient s'occuper de leurs propres affaires. Ils
savent très bien assurer la sécurité, ils savent bien effectuer le
déminage et ils sont bons dans le domaine des transports et de la
logistique; ce sont les rôles qu'ils doivent jouer.
[Français]
Le président: Madame Picard.
Mme Pauline Picard: Madame et monsieur, à la
lumière des récentes montées de violence au Kosovo,
qu'est-ce que vous pensez de la décision du Canada de
retirer ses troupes?
[Traduction]
M. Richard Denham: C'est une question difficile. Je pense que
nous devons tous, de temps à autre, prendre une décision au sujet
du retrait de nos services; tout dépend de la situation. Je ne peux
pas parler au nom de mes collègues ici présents, mais je me
souviens d'au moins deux occasions où Médecins sans frontières
s'est retiré des camps du Zaïre, justement à cause de la situation.
Notre organisation a réévalué la situation des semaines ou des mois
plus tard et elle est revenue offrir ses services. Il arrive
parfois toutefois qu'il faille évaluer la situation et décider de
ne pas aller plus loin, car c'est trop risqué, nous ne fournissons
pas un service, etc.
Par conséquent, je suis prêt à présumer que cette décision de
retrait des troupes était une bonne décision.
• 1645
[Français]
Mme Pauline Picard: Monsieur Conoir, vous avez
parlé tout à l'heure de compétences utilisables par un
futur État au Kosovo. Doit-on comprendre que
vous entrevoyez l'indépendance du Kosovo comme une
solution durable aux tensions entre les Serbes et les
Kosovars?
M. Yvan Conoir: Je crois que j'ai employé le
terme «compétences utilisables ou transférables» dans
un autre contexte. C'était le contexte où on
travaille dans un secteur d'expertise particulier.
Par exemple, CARE l'a fait avec Experts CARE en
Bosnie,
qui, par la suite, est venu au Kosovo, en Albanie, etc.
Dans notre cas à nous, je parlais de compétences
transférables dans un environnement similaire, pensant
à l'expertise qui peut être amenée aux municipalités
du Kosovo, expertise qui peut éventuellement être
transférable ailleurs et, au même titre, à l'expertise en
matière de gestion, de microcrédit, de microfinance, de
services financiers en Macédoine, expertise qui peut aussi
être exportée au niveau régional dans un autre
contexte.
Pour en revenir à votre question
spécifique, à savoir si le Kosovo devrait ou ne devrait pas être
une province ou un État, en toute honnêteté, je ne
suis pas M. Koushner pour en décider. Il y a une
certaine réalité au Kosovo et il existe un processus que
nous allons appuyer. J'aimerais
dire un mot à ce sujet.
Je pense que la façon dont M. Koushner a décidé
d'organiser le processus électoral et politique au
Kosovo est la bonne. Il a commencé par faire
des élections là où elles sont le plus nécessaires,
soit à la base, au niveau des municipalités,
pour mettre en place une gestion territoriale qui soit
proche de la réalité sur le terrain et des gens qui en ont besoin.
Deuxièmement, la création du
conseil intérimaire du Kosovo et de la
structure administrative qui s'ensuit et leur
réplication au niveau municipal sont aussi une bonne
idée. En effet, paradoxalement, c'est un moment
historique,
du moins au niveau des
municipalités, car toutes les parties kosovares ont la
possibilité de tenter de prendre des décisions
consensuelles, sans s'opposer les unes aux autres,
comme dans un jeu démocratique normal.
Il n'y a pas aujourd'hui au Kosovo d'opposition et de
majorité; il y a des Kosovars qui ont un rôle
consultatif, qui peuvent prendre des décisions
consensuelles à côté d'un administrateur de la
MINUK,
qui, lui, de toute façon, en tant que représentant de
droit, appliquera et rendra effectives ces décisions.
Est-ce que la suite et la somme de ces élections, qui
vont commencer au niveau municipal et peut-être suivre
au niveau régional et au niveau national, peuvent mener
à la création d'un État? Il est assez évident que cela
peut se passer comme ça. Mais je pense que beaucoup
d'autres facteurs peuvent jouer, et je ne suis pas compétent
pour en juger, entre le Conseil de sécurité, la politique de
la Yougoslavie, les politiques de l'OTAN, etc.
Mme Pauline Picard: Merci.
M. Yvan Conoir: Cela m'a fait plaisir.
[Traduction]
Le président: Peut-être pourrais-je poser quelques questions.
Il me semble que vous pourriez nous éclairer à propos de certains
points.
Monsieur Denham, vous avez attiré notre attention sur les
insuffisances du HCNUR. Nous allons examiner le rapport pour voir
la façon dont sont abordés ces problèmes. De toute évidence, le
comité tient à s'assurer que les organisations NU sont compétentes
et capables de gérer ces situations. Je ne dirais pas que la
bureaucratie des NU soit l'une des organisations préférées du
monde; elle fait l'objet de beaucoup de critiques, comme vous le
savez, si bien que ce rapport m'intéresse beaucoup; nous serons
alors en mesure de voir comment la coordination des ONG pourrait
mieux se faire.
D'après vos observations, toutefois, et d'après celles de tout
le monde, la seule façon de gérer ces situations humanitaires de
grande envergure consiste à nommer les NU comme organisation de
coordination et ensuite, à miser sur l'expertise des ONG de la
planète en essayant peut-être d'éviter ce qui est arrivé au Kosovo
où 250 ONG se marchent sur les pieds. Il faut un organisme qui
puisse dire: non; vous allez ici; vous allez là; vous partez.
Ma question est la suivante: est-ce que les NU peuvent tenir
un tel langage? Vous avez indiqué que les représentants NU sont
arrivés et ont déclaré qu'ils étaient prêts à construire trois
camps en un endroit donné et à un moment donné. Qui décide qui a
les meilleures qualités pour le faire ou pour fournir des services
médicaux? Nous avons visité les camps et avons vu Médecins sans
frontières ainsi que d'autres services médicaux.
Qui fait l'arbitre entre ces diverses ONG et ce genre
d'arbitrage est-il efficace? J'imagine que c'est la question que je
me pose.
• 1650
M. Richard Denham: Je reviens sur l'exemple des activités au
Zaïre au moment de la crise du Rwanda qui était tout aussi
complexe. Il n'y avait peut-être pas autant d'ONG sur le terrain,
mais il y en avait certainement un nombre important. Il ne
s'agissait pas de dire non, vous ne pouvez pas faire ça. C'était
plutôt une question de capacité au niveau du personnel HCNUR; ce
personnel était-il en mesure d'évaluer les besoins sur le terrain,
d'évaluer les capacités des ONG et de déléguer les tâches, les
responsabilités aux ONG pertinentes?
Il n'y a jamais assez d'aide. Il ne s'agit pas de dire non,
vous ne pouvez pas faire ceci, partez. Il y a toujours quelque
chose à faire pour tout un chacun et on ne manque certainement pas
de travail. C'est aux administrateurs du HCNUR de dire d'accord,
certains camps doivent être établis ici—CARE, vous gérez ce camp;
MSF, vous vous occupez de ceci; l'armée américaine peut peut-être
faire cela.
Je reviens de nouveau à la situation du Rwanda où les NU se
sont chargées de l'organisation de l'alimentation en eau dans ces
camps avec le concours de toutes les ONG. Il y avait un million et
demi de réfugiés le long de la frontière, qui n'avaient pas d'eau.
Tout le monde a participé à la mesure de ses moyens et au bout de
trois jours, tous les réfugiés de ces camps avaient de l'eau.
C'était un effort de coordination; il s'agissait de réunir les
capacités et de les coordonner pour atteindre un but précis. C'est
tout ce dont il s'agit. Cela nécessite des compétences, un sens de
la diplomatie. Faire coopérer l'Armée américaine à ce genre
d'effort nécessite plus que de la diplomatie, mais cela s'est fait;
c'est donc possible.
Le président: Oui.
Sans lancer un débat, car nous pourrions passer beaucoup de
temps là dessus, en Macédoine par exemple, le gouvernement s'est
beaucoup plaint du rôle du HCNUR et de ses façons dictatoriales et
arbitraires de faire, pour commander des aliments, etc., importer
des produits coûteux d'autres pays d'Europe. Cela convenait aux
donateurs et aux ONG, mais pas aux Macédoniens qui disaient: «Nous
faisons notre propre pain, pourquoi en importez-vous d'Italie?»
Cela convenait aux ONG italiennes, car c'était une bonne façon
d'envoyer le pain italien. Tout le monde était donc content de
pouvoir envoyer du pain. En attendant, le blé en Macédoine n'était
pas récolté, personne ne faisait de pain, etc. C'est ce genre de
discussions que nous avons eues.
Ce n'est pas à moi de dire qui a tort ou raison. Tout ce que
je demande, c'est qui, au bout du compte, doit servir d'arbitre et
comment, en tant que Canadiens, pouvons-nous nous assurer que le
système fonctionne le mieux possible? Vous avez de l'expérience
dans ce domaine.
M. Richard Denham: Je crois que cela devrait être du ressort
du HCNUR. Je pense que c'est son mandat et je crois que nous devons
simplement continuer de l'appuyer et de nous assurer qu'il a
effectivement ce mandat.
Mme Nancy Gordon: Il ne faut pas oublier, je crois, que le
HCNUR a la capacité de prendre des décisions en accordant des
contrats. Le HCR accorde des contrats aux agences pour remplir
telle ou telle mission. Si vous n'avez pas de contrat, vous ne
pouvez pas vous permettre de séjourner trop longtemps. Ce dont nous
avons besoin—et ce qui ne s'est pas produit au Kosovo—ce sont des
compétences et des gestionnaires au niveau du HCR, lequel peut
toutefois être très bon et très capable dans ce domaine.
Le président: D'après les informations reçues de la part de
M. Kouchner, qui est chef des opérations civiles et responsable de
l'administration du Kosovo actuel, c'est qu'il y a un manque
complet de ressources, que les États membres qui s'étaient engagés
à accroître les ressources ne remplissent pas leurs promesses. De
nombreux témoins nous ont dit que jusqu'à présent, si l'on
utilisait l'argent des bombes et des réparations, le relèvement
pourrait effectivement avoir lieu. Il semble toutefois que l'on
manque de ressources.
Est-ce votre expérience dans la région? Si oui, est-ce la
responsabilité des NU, des États membres ou...
Mme Nancy Gordon: Du point de vue de CARE, c'est certainement
l'expérience que nous avons vécue. Vous vous rappelez peut-être que
nous sommes toujours très actifs en Albanie, qui est un État très
pauvre.
Je ne sais pas si le comité s'est rendu en Albanie. Lorsque
tous ces réfugiés sont arrivés en Albanie et y ont été accueillis
à bras ouverts, contrairement à ceux qui étaient retenus à la
frontière de la Macédoine, beaucoup de promesses ont été faites.
Le président: Tout à fait.
• 1655
Mme Nancy Gordon: Beaucoup de promesses ont été faites: oh,
oui, nous n'allons pas oublier l'Albanie. Eh bien, les gens ont
oublié l'Albanie et il y a des factures à payer.
S'il y a une chose que je puisse dire à votre comité, c'est
qu'il faudrait rappeler aux gens que les organismes NU ainsi que le
gouvernement du Canada doivent continuer à financer tout ceci une
fois la guerre terminée. C'est à ce moment-là que les dépenses
militaires sont moins élevées, mais c'est à ce moment-là qu'il est
beaucoup plus important d'éviter de futures dépenses militaires.
C'est là dessus qu'il faut s'attarder. M. Kouchner a parfaitement
raison:la situation est désastreuse.
M. Richard Denham: Une année après la crise.
Mme Nancy Gordon: Oui.
[Français]
Le président: Monsieur Conoir.
M. Yvan Conoir: Je pense qu'il y a aussi un autre
point. Il était tout à fait légitime, au coeur de
l'été, de dire—et cela nous est arrivé—qu'il fallait
transférer au Kosovo des sommes financées par l'ACDI, sommes
qui devaient demeurer en Albanie, afin de démarrer des
opérations d'urgence. C'était tout à fait légitime.
Maintenant, il ne faut pas oublier qu'alors que
j'étais en Albanie il y a 15 jours encore, le
HCR se préparait «discrètement»—c'était un
secret de Polichinelle—à un éventuel afflux de
réfugiés du Monténégro. Donc, dans les zones nord, on
commençait à faire ce qu'on appelle du
pre-positioning pour un afflux, selon le scénario A,
de 20 000 réfugiés, le scénario
B, de 50 000, et le scénario C, de 80 000. Cela
illustre simplement que le potentiel de nouveaux mouvements de
population au sein de la région existe toujours.
Cela nous ramène à la case départ. Ce qui est aussi une des
raisons majeures de l'échec du HCR en avril dernier,
c'est le fait que le niveau de préparation, non
seulement la qualité du staff, mais aussi le niveau de
préparation et de prépositionnement n'était pas du tout
à la hauteur parce que, comme chacun le sait, personne
n'avait pensé ou imaginé un afflux de cette sorte.
Donc, en pensant au Monténégro, en pensant à un
éventuel coup de Milosevic demain matin sur Podgorica,
en pensant à un éventuel afflux de population du
Monténégro vers l'Albanie, il faut bien
comprendre que l'histoire n'est pas finie; elle
est encore en train de se faire et il vaut mieux
être préparés et vigilants plutôt que de se laisser avoir
une fois de plus.
Le président: Très encourageant.
M. Yvan Conoir: Très pessimiste.
[Traduction]
Le président: Cela m'amène à une autre question, de nature
plus politique.
Ce qui est décourageant également, c'est que la population
serbe du Kosovo ne jouit pas du niveau de sécurité auquel on
pourrait s'attendre, compte tenu de la présence militaire
considérable dans ce secteur. C'est certainement un des problèmes
à régler.
Est-ce à ce niveau, madame Gordon et monsieur Denham, que vous
n'êtes pas du même avis pour ce qui est du rôle des ONG par rapport
aux militaires? De toute évidence, les militaires jouent un rôle
policier pour l'instant. Nous essayons d'introduire une police
civile également, mais pour l'instant, ce sont les militaires qui
doivent jouer ce rôle. En plus, on nous dit qu'on a besoin de
tribunaux, de juges, etc. Tous ces rôles sont censés être des rôles
des ONG ou, à tout le moins, des rôles joués par des intervenants
autres que les militaires.
À votre avis, est-il possible d'envisager dans le proche
avenir un retour à l'ordre civil au Kosovo, permettant à tous les
citoyens de vivre dans la paix et la sécurité? Ou sommes-nous
destinés à rester dans ce vide pour encore longtemps?
Mme Nancy Gordon: À mon avis, les habitants du Kosovo peuvent
mener une vie raisonnable dans l'avenir, s'ils bénéficient d'une
aide, d'une expertise et de moyens financiers suffisants.
Il suffit d'examiner la Bosnie pour s'apercevoir qu'il y a
cinq ans, au moment de la signature des accords de Dayton, c'était
un endroit fort malheureux. Je ne cherche pas à idéaliser la
Bosnie, car la situation n'est pas idéale, mais les gens apprennent
à vivre ensemble. Lentement et sûrement, ils apprennent à vivre de
nouveau ensemble. Grâce à un financement bilatéral, un financement
NU et un financement important de la part de la Banque mondiale, je
crois que beaucoup d'efforts ont été faits pour assurer le
relèvement de la Bosnie.
• 1700
Le Kosovo est toujours à vif, si vous voulez, et a toujours
besoin de beaucoup de forces militaires et de forces policières.
Les militaires jouent essentiellement le rôle de forces policières.
Nous avons tous entendu M. Kouchner déclarer avoir besoin de
beaucoup plus de personnes et selon lequel la communauté
internationale—qui forme cette communauté internationale si ce
n'est nous-mêmes—doit prêter attention à la situation et augmenter
le nombre de personnes et de ressources financières. Sinon, c'est
le premier scénario que vous avez décrit qui va se reproduire.
Vous avez vu les horreurs qui se sont produites au Kosovo. Il
faudra beaucoup de temps pour les oublier, si tant est que cela
soit possible. On peut toutefois apprendre à mettre en place divers
mécanismes de consolidation de la paix, si vous voulez,
susceptibles d'aider ce processus.
[Français]
Le président: Monsieur Conoir, voici une dernière
question. Est-ce que les sanctions sur l'ex-Yougoslavie
jouent un rôle positif ou exacerbent la situation
actuelle? Avez-vous examiné la question des sanctions?
M. Yvan Conoir: J'ai compris votre question, mais
je ne sais pas si je suis assez compétent pour y
répondre.
Je pense qu'une conséquence évidente des sanctions prises
contre la Serbie il y a quelques années est évidemment
la croissance phénoménale du trafic
contrebandier entre les différents États de la région.
Pour savoir pourquoi huit voitures
sur dix sont des Mercedes-Benz à Tirana, n'allez pas
chercher plus loin que dans les
explications liées au trafic de drogue, à la
contrebande avec la Serbie et à d'autres trafics un
peu plus illicites.
Et puisque nous sommes sur le terrain de l'économie, monsieur le
président, j'aimerais dire un dernier mot sur ce que
pourrait peut-être penser faire le Canada dans un futur
à moyen terme. On est tous concentrés sur la réalité
politique, la réalité militaire et la réalité
policière. Or, je pense qu'il est temps de se concentrer sur la
réalité économique.
Le Kosovo est aujourd'hui une province qui vit sous
infusion et qui vit comme
une société de consommation à l'état pur.
Elle est une société de consommation
parce qu'elle bénéficie des retombées locales des 35
000 militaires, policiers et officiers civils qui sont
sur place. Elle est une société de
consommation parce que les seules activités couramment
vues dans les rues sont des activités de commerce qui
viennent et proviennent de l'argent qui a été
réinvesti par la diaspora ou par ceux qui sont rentrés
et qui en avaient gardé un peu pour des activités à
caractère commercial. Enfin, c'est une économie de consommation
parce qu'elle consomme de l'aide internationale, mais
sans quasiment rien produire.
Les seuls signes positifs que j'ai pu voir dernièrement
ont été des champs qui avaient été labourés. Cela
démontre qu'un effort a été fait pour donner des
semences aux paysans et leur donner la possibilité de redémarrer.
Mais, à côté de cela, il n'y a rien qui est produit aujourd'hui au
Kosovo. Cela ne doit pas durer. Cela doit changer.
Cela doit être transformé. Des programmes
doivent être mis en place, au-delà des structures
macroéconomiques que sont les banques qui n'existent
pas, les assurances qui n'existent plus, etc., pour
donner des outils économiques au Kosovo et réintégrer
cette province ou ce futur État dans le giron de
l'Europe du Sud.
Le président: Je vous remercie tous et toutes
d'être venus.
[Traduction]
Merci beaucoup, madame Gordon. Nous avons vu CARE Canada à
l'oeuvre lorsque nous étions en Bosnie il y a quelques années et
avons rencontré certains de vos collègues dans vos camps. Nous
avons également rencontré des représentants de Médecins sans
frontières dans divers camps que nous avons visités. Nous vous
remercions d'avoir partagé votre expérience avec nous aujourd'hui.
Vos observations sont très utiles.
M. Richard Denham: Merci, monsieur le président.
Mme Nancy Gordon: Merci de nous avoir invités.
Le président: Notre prochaine réunion aura lieu jeudi, à
9 heures.