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L'EFFONDREMENT DES STOCKS DE POISSON DE FOND DE L'ATLANTIQUE

Les stocks traditionnels de poisson de fond de l'Atlantique connaissent une situation extrêmement précaire. Selon les évaluations de la ressource pour 1995 (la Direction des sciences du ministère des Pêches et des Océans a rendu ces évaluations publiques le 29 juin 1995), la biomasse (le poids total d'un stock de poissons) de la plupart des stocks reste au plus bas plancher de tous les temps ou en demeure proche, et le recrutement des jeunes poissons dans la pêche commerciale a été très faible. Malgré l'imposition de sévères restrictions, dont le moratoire sur la pêche de 11 stocks de poissons, rien n'indique vraiment une amélioration de la situation. À part deux exceptions remarquables - l'aiglefin au large du sud-ouest de la Nouvelle-écosse et dans la zone du golfe du Maine et le turbot du golfe du Saint-Laurent - rien ne laisse réellement penser qu'il y a abondance de jeunes poissons.

Le redressement, s'il se produit, sera lent et très long, mais il pourrait être plus rapide dans les zones situées au sud, où les conditions environnementales sont plus propices à une amélioration de la productivité. Pour les stocks de morue, de merluche blanche et de sébaste où la mortalité a été réduite, il faudra de cinq à dix ans pour que les classes annuelles deviennent matures une fois produites (2)

Dans les eaux au large de Terre-Neuve et du Labrador, les stocks de poisson de fond commercial traditionnel demeurent aux plus bas planchers de tous les temps ou en sont très proches. Le Comité sénatorial a appris au sujet de la morue du Nord que, selon un relevé scientifique de 1991, le stock avait diminué d'environ la moitié par rapport à l'année précédente et qu'il avait encore baissé de deux tiers en 1991-1992, de trois quarts en 1992-1993 et de quatre cinquièmes en 1993-1994.

En fait, les perspectives d'avenir de la morue du Nord se sont détériorées depuis l'imposition du moratoire sur la pêche commerciale en juillet 1992, et rien ne laisse présager la possibilité d'un redressement avant le début bien avancé du prochain siècle. Ce redressement dépendra du poisson qui doit encore éclore. Dans les eaux du Nord, les plus touchées par le désastre, il faut habituellement sept ans environ à la morue pour se reproduire au moins une fois. Selon le MPO, il est fort peu vraisemblable que les stocks de morue du Nord se reconstitueront en moins de deux générations, c'est-à-dire en moins de 14 ans (cela nous amène en l'an 2009).

Même si les pêcheurs ont signalé, en 1995, la présence de morue du Nord dans les baies et les anses de la côte de Terre-Neuve (ce que l'on appelle les «stocks de baies»), et que les bateaux de recherche sur les pêches du MPO ont confirmé au moyen d'écosondages qu'il y avait dans la baie de Trinité, à la fin d'avril 1995, entre 10 000 et 20 000 tonnes de morues en âge de frayer, ces signes encourageants ne signifient pas nécessairement, a-t-on dit, que le stock est en train de se reconstituer. En effet, c'est une concentration de poissons relativement petite par rapport aux centaines de milliers de tonnes de géniteurs qui auraient existé ne serait-ce qu'en 1990. De plus, le poisson observé cette année a été découvert près des côtes, et il existe peu de données scientifiques antérieures sur ces sous-stocks.

Lorsqu'il a présenté le contexte historique de la pêche à la morue du Nord au Comité, M. William Doubleday, directeur général des Sciences biologiques du MPO, a expliqué que même si le poisson s'était fait rare dans les années 1890 et en 1713, la situation d'alors n'avait rien de comparable à celle d'aujourd'hui.

Plusieurs théories ont été avancées pour expliquer le déclin sans précédent des stocks de poisson de fond de l'Atlantique et toutes contiennent peut-être une part de vérité. Aussi il est difficile de pondérer les facteurs les uns par rapport aux autres. D'après M. Doubleday, l'épuisement de la ressource semble s'inscrire à l'intérieur d'un phénomène général observé dans l'Atlantique Nord. De façon plus précise, des facteurs écologiques comme la très basse température des eaux pourraient avoir accru le taux de mortalité des jeunes poissons qui entrent dans les pêcheries (faible recrutement) et causé un déclin persistant du taux de croissance du poisson de fond (c.-à-d. de la relation «poids-âge»). Dans certains stocks de morue, les poissons de sept ans ne pèsent aujourd'hui qu'entre la moitié et les deux tiers du poids des poissons du même âge d'il y a dix ans. On croit également que le refroidissement des eaux a fait diminuer les populations de morue au large du Groenland et de l'Islande, avant notre époque, au moment où la pêche n'était pas soupçonnée de constituer un facteur important. M. Doubleday a par ailleurs précisé que les populations de petits poissons pélagiques (de hareng par exemple) étaient plus instables que celles du poisson de fond et plus susceptibles de dispara”tre soudainement parce qu'elles font l'objet d'une pêche intensive. à titre d'exemple, indiquons que les bateaux senneurs ont épuisé les stocks de hareng de la côte est à la fin des années 60.

On a également souligné au Comité sénatorial que la morue qui évoluait dans son habitat naturel était, au printemps, dans un état semblable à celui des poissons privés de nourriture et soumis à des conditions de laboratoire très dures. Il semble donc que la surpêche ne soit pas le seul facteur en jeu. M. Doubleday a cependant déclaré que la théorie voulant que les changements survenus dans l'habitat soient à l'origine de l'épuisement des stocks de poisson de fond ne fait pas vraiment l'unanimité dans le milieu scientifique. Si l'on admet que des facteurs écologiques sont la cause principale, leurs effets ont probablement été plus prononcés, a-t-on dit, dans les eaux du nord-est, au large de Terre-Neuve, que dans celles du sud-ouest, au large de la Nouvelle-écosse.

La prétendue «théorie du refroidissement des eaux» est rejetée par ceux qui estiment que les niveaux de récolte exagérément optimistes et certaines méthodes et pratiques de capture sont les causes du déclin du poisson de fond (3). De façon précise, les porte-parole du secteur côtier sont convaincus que les chalutiers hauturiers, équipés des engins de pêche les plus modernes et des dispositifs technologiques les plus avancés pour localiser les concentrations de poissons, sont les principaux responsables de cette situation (4). Ils critiquent également le gouvernement fédéral de n'avoir tenu aucun compte plusieurs années de suite, au milieu des années 80 et au début des années 90, non seulement des avertissements répétés des pêcheurs côtiers Ð en particulier de ceux pêchant avec des engins fixes qui disaient que les stocks étaient en déclin et que le poisson devenait de plus en plus petit Ð mais aussi, dans le cas de la morue du Nord, des conseils de ses propres scientifiques (5).

Plusieurs raisons sont habituellement données pour expliquer l'inexactitude des évaluations de stocks dans le passé. En voici un résumé:


Les modèles dont les scientifiques s'étaient servi pour prédire l'abondance des stocks étaient déficients. Les évaluations et les projections ont été incorrectement fondées sur des taux de croissance et de recrutement constants, à partir des données des années 60 et 70 (même si ces taux et ces données se sont révélés beaucoup plus bas dans la réalité)



Sur ce dernier point, le Comité s'est fait dire à plusieurs reprises, au fil des ans, que les scientifiques des pêches accordaient trop peu d'attention aux conséquences des progrès fondamentaux enregistrés au chapitre du débarquement du poissonÊ: les navires et engins de pêche modernes ont une plus grande efficacité technologique et disposent notamment de moyens techniques toujours plus précis, capables de localiser des bancs de poissons et d'en montrer les espèces. Le Comité a appris plus récemment que même dans la pêche à la palangre, dont on juge pourtant qu'elle fait appel à «peu de technologie», l'apparition d'un nouveau type d'hameçon (l'hameçon en forme de cercle) avait considérablement accru les taux des prises.

Ce serait peu dire qu'il y a eu un manque de respect ou de confiance entre les scientifiques et les pêcheurs et que bon nombre de ces derniers continuent de douter sérieusement de la capacité du MPO d'évaluer les stocks de poissons. Qu'il suffise de dire que le mauvais calcul de l'abondance des ressources halieutiques et ses répercussions sur les attentes des gouvernements et des collectivités de pêcheurs auront de lourdes conséquences sociales et économiques pendant toute la prochaine décennie et même après. Le Comité est toutefois bien conscient que l'évaluation scientifique des populations de poissons et de la gestion des pêches en général n'est pas une discipline précise; une zone de pêche est un système complexe, aucune espèce particulière ne peut être traitée isolément et toute manipulation importante d'une de ses parties peut se répercuter sur l'ensemble du système. En d'autres termes, la disparition d'une espèce de poisson fait influer sur l'abondance (et la rentabilité) des autres espèces. Le Canada est peut-être le pays le plus avancé au monde dans le domaine des sciences halieutiques, mais nous ne faisons que commencer à réunir les pièces du casse-tête pour comprendre le fonctionnement véritable de l'écosystème. Ainsi, les scientifiques commencent tout juste à comprendre les rapports prédateur-proie, notamment en ce qui concerne le phoque (7). Il devient clair que l'action prédatrice de cet animal empêche (ou ralentit) la reconstitution des stocks de poisson de fond. Notre Comité est en faveur d'un abattage sélectif permettant d'en arriver à réduire de façon significative la population de phoques.


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